Aux origines de l’art-thérapie : de l’expression symbolique au soin
PDF1. Des pratiques rituelles aux fondements de l’art-thérapie

Depuis des millénaires, les pratiques artistiques accompagnent les grandes étapes de la vie – naissance, initiation, maladie, deuil ou crise collective – en offrant un espace symbolique d’expression, de partage et de transformation des émotions. Sans relever de l’art-thérapie au sens contemporain, ces pratiques témoignent de l’ancienneté des fonctions symboliques, relationnelles et réparatrices de la création, aujourd’hui reconnues dans les approches art-thérapeutiques.

2. Les fondements psychologiques de l’art-thérapie : de Freud aux pionniers du XXᵉ siècle
Au début du XXᵉ siècle, les travaux de Sigmund Freud renouvellent la compréhension de la vie psychique en montrant que l’inconscient s’exprime à travers les rêves, les symboles et la création. Il considère l’œuvre artistique comme une forme de sublimation, permettant de transformer les conflits psychiques et de donner une expression symbolique aux émotions profondes. Sans avoir fondé l’art-thérapie, il en pose plusieurs bases théoriques, notamment le rôle thérapeutique de la symbolisation. Carl Gustav Jung prolonge cette perspective en accordant une place centrale aux images spontanées, aux archétypes et à l’imagination active comme voies d’intégration de la personnalité.
3. Naumburg, Hill, Adamson et Kramer : les bâtisseurs de l’art-thérapie
S’inspirant de ces deux grands courants, Margaret Naumburg [3] développe dans les années 1940 une conception de l’art-thérapie comme psychothérapie dynamique. Pour elle, les productions artistiques constituent un véritable langage de l’inconscient, parfois plus direct et plus authentique que la parole. Le dessin spontané, les associations libres autour des images et l’exploration de leur contenu symbolique deviennent des outils thérapeutiques permettant d’accéder aux conflits psychiques et de favoriser leur élaboration.
Au même moment, une approche plus centrée sur le processus créatif se développe. En 1942, le peintre britannique Adrian Hill [4] introduit le terme « art therapy » après avoir constaté les effets bénéfiques du dessin durant son hospitalisation pour une tuberculose. Convaincu que l’acte de créer possède une valeur thérapeutique intrinsèque, il encourage son utilisation auprès d’autres patients. Cette intuition est prolongée par Edward Adamson, qui ouvre les premiers ateliers de création libre dans les hôpitaux psychiatriques britanniques. Refusant les interprétations imposées, il privilégie une expression libre, respectueuse de l’univers symbolique de chaque personne. Enfin, Edith Kramer [5] met l’accent sur le potentiel thérapeutique du processus créatif lui-même : selon elle, c’est avant tout l’expérience de créer, plus que l’analyse des productions, qui favorise la régulation émotionnelle, le renforcement du moi et les capacités d’adaptation.
Ensemble, Freud, Jung, Naumburg, Hill, Adamson et Kramer ont posé les fondements conceptuels et cliniques de l’art-thérapie moderne. Leurs approches, complémentaires plutôt qu’opposées, ont progressivement fait de la création artistique un médiateur thérapeutique reconnu, situé au croisement des arts, de la psychologie et du soin [6].
4. Du geste créatif au soin reconnu : l’institutionnalisation des pratiques artistiques

Au cours des décennies suivantes, l’art-thérapie et les interventions artistiques élargissent leur champ d’intervention au-delà de la psychiatrie, vers la pédopsychiatrie, la réhabilitation, l’éducation spécialisée, la gérontologie, l’accompagnement des maladies chroniques et l’oncologie (Figure 3) [7].
Nées à l’intersection de l’art, de la psychologie et du soin, l’art-thérapie et les interventions artistiques s’appuient sur une idée fondatrice : la création artistique constitue un espace de symbolisation, d’expression émotionnelle et de transformation personnelle. Aujourd’hui enrichie par les neurosciences, les approches communautaires, transculturelles et environnementales, elle demeure fidèle à son intuition première : l’art comme vecteur de lien, de résilience et de santé.
4. Messages à retenir
- La création artistique est passée, au fil de l’histoire, d’une pratique symbolique et collective à un médiateur thérapeutique reconnu, au croisement de l’art, de la psychologie et du soin.
- Depuis les premières sociétés humaines, la création artistique aide à exprimer les émotions, à donner sens à la souffrance et à renforcer les liens sociaux.
- Les pratiques rituelles anciennes ne constituent pas de l’art-thérapie au sens actuel, mais elles témoignent de l’ancienneté des fonctions symboliques, relationnelles et réparatrices de l’art.
- Dans certaines cultures autochtones, l’art reste étroitement associé à la transmission des savoirs, à l’identité collective et au soin du territoire.
- L’art-thérapie moderne s’est construite au XXᵉ siècle en intégrant les fonctions symboliques et expressives de la création artistique dans un cadre clinique progressivement structuré et professionnalisé.
- Freud et Jung ont contribué aux fondements théoriques de l’art-thérapie en soulignant le rôle des images, des symboles et de la création dans l’expression de la vie psychique.
- Au XXᵉ siècle, deux conceptions complémentaires se sont affirmées : l’œuvre comme langage permettant d’explorer les conflits psychiques, et l’acte créatif comme expérience thérapeutique en lui-même.
- Naumburg, Hill, Adamson et Kramer ont transformé ces conceptions en pratiques cliniques, faisant de la création un médiateur entre la personne et le thérapeute.
- À partir des années 1960, l’art-thérapie s’est structurée en discipline professionnelle, avec des formations, des règles éthiques et des cadres d’intervention spécifiques.
- D’abord développée principalement en psychiatrie, l’art-thérapie s’est ensuite étendue à de nombreux domaines : enfance, handicap, réadaptation, vieillissement, maladies chroniques et oncologie
Notes & références
Vignette. Art rupestre aborigène sur les rives de la Barnett River, à Mount Elizabeth Station, Australie. [Source photo © Graeme Churchard, CC BY 2.0]
[1] Dissanayake E. What Is Art For? University of Washington Press, 1988
[2] https://en.wikipedia.org/wiki/John_Mawurndjul
[3] Margaret Naumburg (1950). Schizophrenic Art: Its Meaning in Psychotherapy. New York: Grune & Stratton
[4] Adrian Hill (1945). Art Versus Illness. London: George Allen & Unwin.
[5] Edith Kramer (1971). Art as Therapy with Children. New York: Schocken Books.
[6] Springer Nature. (n.d.). Arts therapies in psychiatric rehabilitation.
[7] Programme « Adult Services du White Lodge Centre » (UK)




