| Focus 1/1 | Changement climatique : quels effets sur notre santé ?

Éco-anxiété : quand le changement climatique devient une expérience vécue

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1. Éco-anxiété : une inquiétude légitime, aux multiples expressions

L’éco-anxiété est devenue en quelques années un objet important de recherche et de santé publique. Pourtant, une précision est essentielle : l’éco-anxiété n’est pas en elle-même un trouble psychiatrique. Elle désigne un ensemble d’émotions, de pensées et de réactions liées aux dégradations environnementales et à l’anticipation de leurs conséquences : inquiétude, peur, tristesse, colère, culpabilité, sentiment d’impuissance ou chagrin face à la dégradation du vivant.

Le concept s’est développé dans le sillage des grandes catastrophes environnementales, notamment après l’ouragan Katrina en 2005 [1]. En 2017, l’American Psychological Association a contribué à sa diffusion en la décrivant comme une « peur chronique liée à la perte de l’environnement ». Mais cette formulation ne doit pas conduire à médicaliser toute inquiétude écologique [2]. Plusieurs notions permettent de préciser cette diversité :

  • Le blocage de l’action ou écoparalysie, qui désigne le sentiment d’impuissance qui empêche d’agir face à la crise écologique.
  • La solastalgieDétresse psychologique ou existentielle causée par la modification ou la destruction de son environnement familier et immédiat. Le terme vient du latin solacium (réconfort) et du suffixe grec -algie (douleur). C’est un « mal du pays sans exil », car la personne subit la dégradation de son lieu de vie tout en y habitant encore., concept développé par le philosophe australien Glenn Albrecht, qui décrit la détresse provoquée par la dégradation du lieu auquel on est attaché [3]. Elle correspond à une souffrance particulière : celle de voir disparaître progressivement un environnement familier alors même que l’on continue à y vivre [4].

Une enquête internationale majeure, publiée en 2021 dans The Lancet Planetary Health, a interrogé 10 000 jeunes de 16 à 25 ans dans dix pays [5]. Une majorité se déclarait très ou extrêmement préoccupée par le changement climatique. Cette détresse était associée au sentiment que les gouvernements répondaient insuffisamment à la crise, voire qu’ils trahissaient les jeunes générations [5].

En France, l’éco-anxiété commence à être perçue comme un enjeu de santé publique : Elle est maintenant comprise comme une inquiétude anticipatoire face à un avenir perçu comme menacé, révélant le lien profond entre la dégradation des écosystèmes et la souffrance psychologique [6]. En France, plusieurs associations proposent désormais un accompagnement spécifique aux personnes souffrant d’éco-anxiété. L’objectif est moins de « soigner » une maladie que d’aider les personnes à transformer leur détresse face aux crises écologiques en ressources d’adaptation et d’engagement [7].

2. Une conception renouvelée de l’éco-anxiété

Depuis deux ans cette conception s’est considérablement enrichie. Dans une importante revue publiée en 2025, une équipe coordonnée par des chercheurs de l’Université Laval (Québec) ont analysé 202 articles scientifiques consacrés à l’éco-anxiété. Leur travail montre que le phénomène est beaucoup plus complexe qu’une simple « peur du climat » [8]. Les auteurs proposent de considérer l’éco-anxiété comme un phénomène multidimensionnel, comprenant des dimensions affectives, cognitives, comportementales et existentielles. Elle se développe notamment autour de deux expériences fondamentales : l’incertitude et le sentiment de ne pas contrôler les changements environnementaux. Surtout, ces chercheurs soulignent l’importance d’un facteur souvent sous-estimé : la réponse de la société elle-même. L’éco-anxiété ne dépend pas uniquement de l’exposition à une menace environnementale. Elle peut être amplifiée par la perception d’une réponse politique ou collective insuffisante. Le sentiment que les institutions ne sont pas à la hauteur de la situation peut générer colère, détresse morale, sentiment d’abandon ou de trahison.

Figure 1. Facteurs, manifestations et conséquences possibles de l’éco-anxiété. Les facteurs de stress liés au changement climatique peuvent susciter des réactions affectives, cognitives, comportementales et existentielles. Leur intensité et leurs conséquences dépendent de facteurs individuels et sociaux de vulnérabilité ou de protection, ainsi que des stratégies d’adaptation mobilisées. Celles-ci peuvent favoriser l’engagement environnemental et préserver le bien-être, mais certaines, notamment l’évitement, peuvent aussi entretenir la détresse psychologique. [Source : schema © Boivin et al., 2025 [8]., sous licence (http://creativecommons.org/licenses/by-nc/4.0/)]
Cette perspective permet de comprendre pourquoi deux personnes confrontées au même événement climatique peuvent ressentir des émotions très différentes. La perception du risque dépend de l’expérience personnelle, de la vulnérabilité, des ressources psychologiques et sociales, mais aussi de la possibilité de comprendre la situation et surtout d’agir sur elle.

L’éco-anxiété s’inscrit ainsi dans un ensemble de relations complexes (Figure 1). Les facteurs de stress environnementaux et sociaux n’agissent pas de manière identique sur tous les individus : leurs effets dépendent de facteurs de vulnérabilité ou de protection, mais aussi des stratégies d’adaptation mobilisées. Selon les situations, celles-ci peuvent favoriser l’engagement et le bien-être, ou au contraire contribuer à l’évitement et à la détresse psychologique. Cette dynamique repose notamment sur l’articulation entre trois éléments :

  • ce qui arrive à l’environnement,
  • ce que nous en percevons,
  • ce que nous pensons pouvoir faire face à cette situation.

3. L’été 2026 : quand la menace devient une expérience

L’été 2026 donne à cette réflexion une dimension nouvelle. En France, le changement climatique n’a pas seulement été une réalité décrite par les scientifiques ou représentée dans les médias. Il est devenu, pour une grande partie de la population, une expérience corporelle, émotionnelle et sociale. Les constats climatiques cités sont bien documentés par Météo-France [9].

Les vagues de chaleur successives, la sécheresse, les incendies et les transformations visibles des paysages modifient la perception du risque. Une canicule exceptionnelle peut encore être vécue comme un événement ponctuel. Lorsque les épisodes extrêmes se répètent, ils peuvent au contraire donner le sentiment qu’une nouvelle normalité climatique est en train de s’installer. La question climatique devient alors très concrète : Quand viendra la prochaine canicule ? Pourrons-nous encore supporter ces étés ? Quel environnement connaîtront nos enfants ?

Trois dimensions peuvent alors se superposer :

  • L’éco-anxiété anticipatoire. Elle concerne la peur d’un avenir perçu comme incertain ou menaçant. Elle est particulièrement étudiée chez les jeunes, dont les projets de vie s’inscrivent dans un futur climatique qu’ils savent profondément différent de celui de leurs parents.
  • La détresse climatique vécue. Elle apparaît lorsque la menace devient corporelle : nuits difficiles pendant les canicules, épuisement, impossibilité de pratiquer certaines activités, inquiétude pour les enfants, les personnes âgées ou les proches fragiles. Le climat n’est alors plus seulement une donnée scientifique : il devient une expérience personnelle.
  • La solastalgie. Elle traduit la souffrance liée à la transformation du monde familier : forêts brûlées, cours d’eau asséchés, végétation desséchée, paysages transformés, recul de l’enneigement ou disparition d’espèces.

3. De l’inquiétude à l’action

3.1 Une inquiétude qui n’est pas nécessairement pathologique

Figure 2. De l’éco-anxiété à l’engagement collectif. Mobilisation de jeunes en faveur du climat. Face à l’inquiétude suscitée par le changement climatique et au sentiment d’insuffisance des réponses politiques, l’action collective peut renforcer le soutien social et contribuer à restaurer un sentiment de capacité d’agir. Elle constitue ainsi l’une des réponses possibles à l’éco-anxiété, sans toutefois en supprimer les causes. [Source : à préciser]
Cette distinction est fondamentale : Une certaine inquiétude peut constituer une réponse adaptée à une menace réelle. Elle peut même favoriser l’information, la recherche de solutions, la solidarité et l’engagement. L’action collective peut notamment aider à rompre le sentiment d’impuissance. Participer à une mobilisation, rejoindre une association ou élaborer des projets avec d’autres ne fait pas disparaître les causes de l’éco-anxiété. Mais ces formes d’engagement peuvent restaurer un sentiment d’efficacité personnelle et collective, renforcer le soutien social et donner une traduction concrète aux émotions ressenties (Figure 2).

Le modèle proposé par Boivin et al. [8] permet précisément de dépasser l’opposition entre « anxiété normale » et « maladie ». L’éco-anxiété peut avoir des conséquences différentes selon les stratégies d’adaptation mobilisées. Certaines peuvent conduire à l’évitement ou à la paralysie ; d’autres peuvent favoriser la résolution de problèmes, le soutien social et l’engagement environnemental. Les auteurs insistent ainsi sur l’intérêt d’une combinaison entre stratégies centrées sur les émotions et stratégies centrées sur l’action.

L’enjeu n’est donc pas seulement de réduire l’émotion, mais de permettre à l’individu de retrouver un sentiment de capacité d’action. Lorsque l’inquiétude devient permanente, envahissante et paralysante, qu’elle perturbe durablement le sommeil, les relations sociales ou le fonctionnement quotidien, elle peut cependant contribuer à une véritable souffrance psychologique et nécessiter un accompagnement. Il faut donc concevoir l’éco-anxiété comme un continuum, allant de la préoccupation légitime à une détresse susceptible de devenir psychopathologique.

3.2 Les médias s’emparent de l’éco-anxiété

Figure 3. L’éco-anxiété en Une de Libération du 4 septembre 2026. [Source : reproduction de la couverture journal Libération, DR]
Cette question a pris une nouvelle ampleur en France avec l’article récent consacré aux « 15 millions d’éco-anxieux » (Figure 3) [10]. Ce chiffre doit être interprété avec prudence. Il ne signifie pas que 15 millions de Français souffrent d’un trouble psychiatrique. Il correspond à des niveaux d’éco-anxiété mesurés par une échelle et témoigne surtout de la diffusion de l’inquiétude environnementale dans la population. La distinction est essentielle.

3.3 Retrouver une capacité d’agir

L’éco-anxiété n’est pas seulement une conséquence psychologique de la crise écologique : elle peut aussi influencer la manière dont les individus se comportent face à cette crise. Elle peut favoriser l’évitement et l’impuissance, mais aussi participer à l’engagement environnemental. La revue systématique de Cosh et al. (2024) [11] montre que l’éco-anxiété peut être associée à une détresse psychologique et à des symptômes de troubles affectifs. Cette distinction est particulièrement importante chez les enfants et les jeunes. La revue systématique de Furman et al. (2026) [12] souligne l’hétérogénéité des définitions et des outils utilisés pour mesurer l’anxiété climatique, ce qui rend les estimations de prévalence difficiles à comparer. Les chiffres doivent donc être interprétés avec prudence : une proportion élevée de jeunes exprimant une inquiétude climatique ne signifie pas qu’une proportion équivalente souffre d’un trouble psychiatrique.

4. L’éco-anxiété, un signal à transformer en résilience

L’enjeu de santé publique n’est donc pas de faire disparaître toute inquiétude écologique. Il est de prévenir la paralysie sans nier la réalité de la menace. L’éco-anxiété peut ainsi être considérée comme un révélateur de notre relation au monde vivant. Elle montre que la crise écologique n’est pas seulement une crise environnementale : elle touche également nos représentations, nos émotions, nos liens sociaux et notre conception de l’avenir.

Elle est aussi le signe d’une relation profondément affective entre l’être humain et son environnement. Et lorsque le changement climatique devient une expérience vécue, elle pourrait devenir l’un des indicateurs les plus sensibles de la manière dont nos sociétés perçoivent, ressentent et affrontent la transformation du monde.


Notes & références

Vignette. Extrait d’une des versions du Cri de l’artiste norvégien Edvard Munch réalisées entre 1893 et 1917. [Source musée Munch d’Oslo].

[1] Galea S et al. Exposure to hurricane-related stressors and mental illness after Hurricane Katrina. Arch Gen Psychiatry. 2007 Dec;64(12):1427-34. doi: 10.1001/archpsyc.64.12.1427. PMID: 18056551; PMCID: PMC2174368

[2] Clayton S, Manning CM, Krygsman K, Speiser M. Mental Health and Our Changing Climate: Impacts, Implications, and Guidance. Washington, DC: American Psychological Association and ecoAmerica; 2017

[3] Albrecht G, Sartore GM, Connor L, Higginbotham N, Freeman S, Kelly B, Stain H, Tonna A, Pollard G. (2007). Solastalgia: the distress caused by environmental change. Australas Psychiatry. 15 Suppl 1:S95-8. doi: 10.1080/10398560701701288. PMID: 18027145

[4] Albrecht, G. (2019). Earth Emotions: New Words for a New World. Cornell University Press.

[5] Hickman C et al. (2021). Climate anxiety in children and young people and their beliefs about government responses to climate change: a global survey. Lancet Planet Health. Dec;5(12):e863-e873. doi: 10.1016/S2542-5196(21)00278-3. PMID: 34895496.

[6] Desbiolles A. (2024). Quand l’effondrement du vivant angoisse les individus. La Santé en action, n°467, octobre 2024, p. 25-27. Santé publique France.

[7] https://eco-anxieux.fr/qui-sommes-nous/?

[8] Boivin M et al. (2025). Towards a unified conceptual framework of eco-anxiety: mapping eco-anxiety through a scoping review. Cogent Ment Health. Apr 17;4(1):2490524. doi: 10.1080/28324765.2025.2490524. PMID: 41262948; PMCID: PMC12443025.

[9] Météo-France. Bilan climatique : juillet 2026 est le mois le plus chaud et un des plus secs jamais enregistré en France. 4 août 2026. Météo-France. Sécheresse en France : les sols n’ont jamais été aussi secs depuis le début des mesures. 18 août 2026. Météo-France. Changement climatique : quel impact sur les vagues de chaleur ? 24 août 2026. https://meteofrance.com/presse/bilan-climatique-juillet-2026-est-le-mois-le-plus-chaud-et-un-des-plus-secs https://meteofrance.com/actualites/secheresse-en-france-les-sols-nont-jamais-ete-aussi-secs https://meteofrance.com/changement-climatique/changement-climatique-quel-impact-sur-les-vagues-de-chaleur?

[10] https://vert.eco/sante-environnement/canicules-megafeux-secheresse-extreme-plus-de-15-millions-de-francais-eco-anxieux-pendant-cet-ete-apocalyptique-un-record

[11] Cosh et al. (2024) The relationship between climate change and mental health: a systematic review of the association between eco-anxiety, psychological distress, and symptoms of major affective disorders. BMC Psychiatry ;24:833.

[12] Furman L, et al. (2026). Climate anxiety in children and young people: A systematic review of prevalence and measurement methods. Journal of Climate Change and Health;30:100705. DOI: 10.1016/j.joclim.2026.100705.