Elysia chlorotica, la limace qui se prend pour une feuille
PDFElysia chlorotica, une limace de mer capable de tirer son énergie de la photosynthèse !
La limace de mer Elysia chlorotica est un petit gastéropode marin de 5 cm de long (Figure 1). Elle vit en eaux peu profondes le long de la côte est de l’Amérique du Nord. Cette étrange limace ressemble à une feuille. Elle est verte ! Lorsque le soleil brille, elle s’étale, comme pour bien profiter du soleil. Comment est-ce possible ? Elysia chlorotica se nourrit d’algues filamenteuses comme Vaucheria littorea. Lors de la digestion, les cellules photosynthétiques de l’algue ne sont que partiellement détruites : leurs chloroplastes restent intacts et permettent à Elysia d’utiliser les produits de la photosynthèse pour se nourrir. C’est un exemple de symbiose chloroplastique ou kleptoplastie [1], autrement dit « vol de chloroplaste ». Ces chloroplastes renferment de la chlorophylle, pigment permettant la capture de la lumière lors de la photosynthèse, qui donne sa couleur verte à la limace de mer. Ils sont présents dans les cellules de son appareil digestif très ramifié. C’est pourquoi Elysia chlorotica ressemble à une feuille verte. Cette propriété semble être une particularité de cette famille, puisque plusieurs espèces voisines ont le même comportement. Mais de nombreux protistes se comportent de la même manière.

Mais pour la limace Elysia chlorotica, les choses sont très différentes. Le mollusque acquiert les chloroplastes au cours de son développement, lors du passage de la forme larvaire à la forme adulte, et les conserve fonctionnels pendant plusieurs mois, voire près d’un an dans certaines conditions expérimentales. Pendant cette période, Elysia chlorotica semble pouvoir se passer de se nourrir à nouveau d’algues, tirant une partie de son énergie de la photosynthèse. Des expériences ont montré qu’effectivement, en présence de lumière et de CO2, Elysia chlorotica était capable d’incorporer le CO2 dans sa matière organique grâce à la photosynthèse. Le rôle exact de cette photosynthèse dans la survie et la reproduction de la limace reste néanmoins débattu.
Chez les végétaux, le chloroplaste a besoin en permanence de l’import de protéines venant du cytoplasme. Le fait que les chloroplastes séquestrés dans l’appareil digestif de la limace de mer soient capables de réaliser la photosynthèse pendant plusieurs mois, sans le soutien du noyau de l’algue, est donc particulièrement intrigant. Les premières études avaient suggéré que des gènes essentiels à la photosynthèse avaient été transférés de l’algue vers le génome de la limace par transfert horizontal de gènes (THG) [2]. Cependant, le séquençage complet du génome d’Elysia chlorotica n’a pas confirmé l’existence d’un transfert massif de gènes algaux [3]. Les mécanismes permettant aux chloroplastes de rester fonctionnels pendant plusieurs mois demeurent encore activement étudiés et font toujours l’objet de débats. Elysia chlorotica reste néanmoins un exemple remarquable de kleptoplastie, c’est-à-dire de l’utilisation durable de chloroplastes prélevés chez une algue [4].

Pour aller plus loin :
Une conférence (en anglais) du Dr. Sidney Pierce à TEDx Tampa Bay (Floride, USA) sur Elysia
Références et notes
[1] Rumpho M.E., Dastoor F.P., Manhart J.R. & Lee J. (2006) The Kleptoplast. In: Advances in Photosynthesis and Respiration – The Structure and Function of Plastids. R.R. Wise & J.K. Hoober, eds, Springer Pub., Vol. 23, pp 451-473
[2] Rumpho M.E., Worful J.M., Lee J., Kannan K., Tyler M.S., Bhattacharya D., Moustafa A. & Manhart J.R. (2008) Horizontal gene transfer of the algal nuclear gene psbO to the photosynthetic sea slug Elysia chlorotica. Proceed. Natl. Acad. Sci. USA 105, 17867-17871
[3] Bhattacharya D., Pelletreau K.N., Price D.C., Sarver K.E. & Rumpho M.E. (2013) Genome analysis of Elysia chlorotica egg DNA provides no evidence for horizontal gene transfer into the germ line of this kleptoplastic mollusc. Molecular Biology and Evolution 30, 1843–1852.
[4] Havurinne V., Handrich M., Antinluoma M., Khorobrykh S., Gould S.B. & Tyystjärvi E. (2021) Genetic autonomy and low singlet oxygen yield support kleptoplast functionality in photosynthetic sea slugs. Journal of Experimental Botany 72, 5553–5568.
[5] Cruz S, Cartaxana P (2022) Kleptoplasty: Getting away with stolen chloroplasts. PLoS Biol 20(11): e3001857. https://doi.org/10.1371/journal.pbio.3001857
Lectures complémentaires
- Dabonneville C. (2013) Les animaux-plantes ou comment un animal peut-il être photosynthétique ? Espèces 9, 22-29.
- Biofutur (2009) numéro spécial Endosymbioses, n°299.




