Quelques pionniers de l’Écologie
PDFPeu de temps après les débuts de la première révolution industrielle (1760-1830), le XIXe siècle a vu émerger les prémices d’une prise de conscience portés par quelques hommes et femmes naturalistes sur l’importance de préserver la planète pour le bien-être de l’espèce humaine. L’exemple emblématique est l’explorateur et géographe allemand Alexander von Humboldt.
1. Alexander von Humboldt, père fondateur de l’écologie

Alexander von Humboldt (1769-1859) [1], né à Berlin, était naturaliste, géologue, géographe et il a entrepris des explorations remarquables, essentiellement en Amérique (1799-1804) mais aussi en Asie du Nord-Est (1829).
En juin 1799, Alexander von Humboldt entame sa plus longue expédition en partant d’Espagne. Après une courte escale aux Canaries (Figure 1), il arrive en Amérique du Sud en juillet 1799 et accoste au Vénézuela. Dès l’année suivante (1800), lors d’une expédition dans la région du lac Valencia, il observe les dégâts causés par les plantations coloniales : déforestation brutale et consommation intensive de l’eau entraînant la stérilisation des sols. Humboldt est l’un des premiers à saisir le rôle essentiel des forêts dans les écosystèmes et dans la régulation du climat.
Les années suivantes, il gagne la Colombie en passant par Cuba (1800-1801), puis le Pérou (1802) et l’Equateur (1803). C’est là qu’il identifie le courant froid du Pacifique qui longe la côte du sud vers le nord et aujourd’hui appelé Courant de Humboldt. Il visite ensuite le Mexique (1803) avant de rejoindre la côte Est des USA en repassant à Cuba (1804). Tout au cours de ses voyages, il tient des journaux de voyage très détaillés, consigne des observations sur l’astronomie, la météorologie (évolution de la température, pression de l’air, gaz atmosphériques), la géologie. Il inventorie aussi de nombreuses espèces d’animaux et de plantes. Une grande partie de ses découvertes sera publiée dans Voyages aux régions équinoxiales du Nouveau Continent.
Humboldt développe une vision avant-gardiste : il conçoit la nature comme un système dynamique où les interactions entre espèces et leur environnement transforment constamment l’écosystème. Au cours de ses années parisiennes (1798 puis de 1804 à 1827), il fréquente un grand nombre de scientifiques renommés. Excellent pédagogue et brillant orateur, il diffuse ses idées lors de nombreuses conférences. Pourtant, après sa mort, son œuvre tombe peu à peu dans l’oubli à la fin du XIXe siècle avant d’être réhabilité au XXe siècle.
2. George Perkins Marsh, John Muir et la création des parcs nationaux
- George Perkins Marsh (1801-1882) – (Figure 2)

George Marsh a la certitude que l’avenir de la planète repose sur la direction que prendra l’humanité vis-à-vis de la conservation et l’utilisation des ressources naturelles. Il s’intéresse de manière privilégiée aux arbres et aux forêts qui, selon lui, influencent profondément l’environnement, en particulier au niveau des températures (évapotranspiration) et des précipitations. Les forêts sont essentielles dans le cycle hydrologique, en particulier en diminuant l’érosion et les arbres constituent une réserve humide utile, lorsqu’une partie (feuilles) ou l’individu lui-même meurt. Lorsque les activités humaines entraînent la destruction des forêts, les pluies deviennent dévastatrices entraînant la désertification des sols.
George P. Marsh a joué un rôle important dans la création, en 1872, du parc de Yellowstone, premier parc forestier aux États-Unis, et a aussi œuvré à la création en 1885, peu de temps après son décès, de l’Adirondack Park (état de New York).
George Marsh, ignoré du milieu universitaire et méconnu du grand public, peut lui aussi être considéré comme un pionnier de l’écologie : il était convaincu que l’espèce humaine est étroitement dépendante de son environnement et qu’elle doit, de ce fait, exercer de manière pondérée son pouvoir sur la nature.
L’aspect de la destruction de certains milieux naturels par l’homme a rapproché un temps George Marsh du géographe anarchiste français Elysée Reclus (voir paragraphe 3) avec lequel il a activement correspondu entre 1868 et 1871 [3]. La vision plutôt métaphysique de la nature chez Marsh l’a ensuite éloigné de l’éthique laïque de Reclus, sans oublier l’engagement de ce dernier dans la Commune.
Enfin, les engagements environnementalistes de George Marsh ont inspiré John Muir, qui visait à préserver une nature non affectée par l’activité humaine, en poussant à créer des parcs nationaux aux États-Unis.
- John Muir (1838-1914) – (Figure 3)

John Muir tenait absolument à préserver la région du Yosemite et il a utilisé ses relations avec Robert Underwood Johnson, éditeur de la revue The Century Magazine pour que soit présenté au Congrès un projet de loi donnant au Yosemite le statut de parc national, sur le modèle du parc national de Yellowstone.
La loi est votée au congrès le 30 septembre 1890 mais elle laisse la vallée de Yosemite et le Mariposa Grove sous le contrôle de l’État de Californie. Muir contribue alors à la création à San Francisco en 1892 d’une organisation écologiste appelée le Sierra Club, pour la défense de la Sierra Nevada.
En 1903, John Muir invite le président Théodore Roosevelt à camper avec lui pendant quelques jours dans la vallée de Yosemite et le convainc d’inclure la vallée dans un parc national, ce qui sera entériné par le Congrès en 1905.
3. Élisée Reclus, Octavia Hill et l’écologie sociale
- Élisée Reclus (1830-1905) – (Figure 4)

Les années suivantes, Élisée Reclus s’intéresse au monde ouvrier et adhère en 1864 à la « Première Internationale ». Il devient anarchiste au contact de Bakounine vers 1868 et, parallèlement, publie les deux volumes d’un ouvrage marquant « La Terre, description des phénomènes de la vie du globe ». Il amplifie son action politique et militaire pendant la guerre franco-prussienne de 1870 et s’engage dans la Garde Nationale lors de l’insurrection de la Commune de Paris en 1871. Fait prisonnier en avril 1871, il est libéré en mars 1872 mais banni du pays jusqu’en mars 1879. Il vivra en Suisse au-delà de la date de son amnistie, jusqu’en 1890. Pendant cette période il s’affirmera communiste libertaire.
Élisée Reclus continue cependant son activité scientifique, en débutant en 1875 les 19 volumes de la Nouvelle Géographie Universelle (1875-1893). Cet imposant ouvrage le rend célèbre dans le monde entier et lui vaut 3 distinctions : en 1891, la Grande Médaille d’Honneur annuelle de la Société de Topographie de France, en 1892, la Grande Médaille d’Or de la Société de Géographie de Paris et, en 1893, la Médaille d’Or annuelle de la Royal Geographical Society de Londres. En 1892, il part en Belgique enseigner la géographie à l’Université libre de Bruxelles mais, en 1898, fonde l’Institut Géographique au sein de l’Université nouvelle libre de Bruxelles. Son dernier ouvrage, L’Homme et la Terre, débuté en 1895, sera publié en 6 volumes après son décès en 1905.
Élisée Reclus, tenant d’une géographie sociale, voire écologie sociale, prône la recherche d’une place équilibrée de l’espèce humaine au sein du milieu naturel, introduisant des passerelles entre biologie, sociologie, urbanisme et environnement.
- Octavia Hill (1838-1912) – (Figure 5)

Octavia Hill fonde en 1876, avec sa sœur Miranda, la Kyrle Society (Société pour la diffusion de la beauté et du bien-être dans la vie), qui embrasse musique et littérature mais consacre aussi une place importante aux espaces verts. Octavia Hill ne s’intéresse pas réellement à l’écosystème mais défend plutôt la mise en place ou le maintien d’une nature préservant le patrimoine naturel.
Elle concrétise ses idées dans son ouvrage Our Common Land publié en 1877. Défendant le droit à la propriété communale des espaces préservés souvent liés à un intérêt historique, elle peut être considérée comme initiatrice d’une véritable écologie sociale. Octavia Hill participe ainsi à la création en 1895 du National Trust for Places of Historic Interest or Natural Beauty afin de préserver le patrimoine naturel historique en opposition aux dégradations causées par la révolution industrielle.
Octavia Hill s’est aussi battue contre la pollution atmosphérique urbaine en jouant un rôle moteur dans la fondation d’un comité contre la pollution atmosphérique londonienne (Fog and Smoke Committee) en 1880, unissant dans un même combat lutte contre la pollution et défense de la nature (Voir aussi Focus sur La Pollution atmosphérique et les arbres).
Notes et références
Vignette. Octavia Hill en 1898 par John Singer Sargent (1856-1925). [Source John Singer Sargent, Public domain, via Wikimedia Commons]
[1] Fumey G (2022). Le naturaliste Alexander von Humboldt, « inventeur » de l’écologie ? The Conversation 22/11/2022.
[2] Schlierer H (2025). George P. Marsh, pionnier de la protection de l’environnement au XIXe siècle. The Conversation 15/08/2025.
[3] Pelletier P (2020). Elysée Reclus et George Perkins Marsh, convergence et rupture. Annales de Géographie, 732, 104-127. DOI 10.3917/ag.732.0104
[4] Mathis C-F (2025). Octavia Hill : un combat pionnier pour l’environnement des plus pauvres. The Conversation, 02/09/2025.




